Le rhum de Trinidad : Angostura, la légende Caroni et les fûts les plus recherchés du monde
Par Olivia
Trinidad est un cas à part dans le monde du rhum. L'île ne compte plus qu'une seule distillerie en activité, Angostura, et pourtant son nom fait battre le cœur des collectionneurs du monde entier. La raison tient en six lettres : Caroni. Fermée au début des années 2000 puis laissée à l'abandon, cette distillerie d'État a livré à titre posthume quelques-uns des rhums les plus recherchés (et les plus chers) de la planète. Je vous raconte.
Une île à rhum pas comme les autres
Trinité-et-Tobago, à une dizaine de kilomètres des côtes du Venezuela, a longtemps vécu de la canne à sucre, comme ses voisines. On y comptait une dizaine de distilleries au début du XXe siècle. Mais contrairement à la Barbade ou à la Jamaïque, son industrie sucrière n'a pas tenu : la production locale de canne s'est effondrée, emportant avec elle la quasi-totalité des producteurs de rhum. Aujourd'hui, il ne reste qu'Angostura debout. Et un souvenir devenu légende, Caroni.
Angostura : du remède de soldat au géant du rhum léger
L'histoire commence loin du rhum. En 1824, le docteur Johann Siegert, médecin allemand engagé auprès des armées de Simón Bolívar, met au point dans la ville vénézuélienne d'Angostura (l'actuelle Ciudad Bolívar) un remède aux plantes destiné à soulager les maux d'estomac des soldats : l'« Amargo Aromatico », l'ancêtre du fameux Angostura bitters. Après sa mort, ses fils transfèrent l'affaire familiale à Port of Spain, à Trinidad, en 1875. Le concentré aromatique y est toujours produit aujourd'hui, selon une recette tenue secrète. C'est lui qui signe l'amertume d'un Old Fashioned ou d'un Manhattan.
Le rhum, lui, arrive plus tard. La maison assemble et fait vieillir des rhums dès la fin du XIXe siècle, mais sa distillerie moderne date de 1949, sous l'impulsion de Robert Siegert. Depuis 1974, la production est installée à Laventille, en périphérie de Port of Spain. Le style maison est assumé : des mélasses distillées en continu dans une batterie de colonnes montées en série, pour un distillat très léger, autour de 96 % d'alcool. La fermentation dure 48 à 72 heures, avec une levure maison développée dans les années 1940 et jalousement conservée depuis. Le vieillissement se fait presque exclusivement en ex-fûts de bourbon.
Détail qui surprend souvent : la canne ne poussant presque plus sur l'île, Angostura importe ses mélasses d'Amérique du Sud. On est à l'opposé du modèle martiniquais du rhum agricole et de son terroir de canne fraîche. Le résultat, ce sont des rhums ronds, accessibles, marqués par la vanille et le caramel du fût : White Oak (le best-seller local), les 3, 5 et 7 ans, le Grand Reserve 1919, le Founders Reserve 1824 (un assemblage d'au moins 12 ans) ou encore le 15 ans. Des rhums de colonne sans complexe, à mille lieues du profil de sa défunte voisine.
Caroni : grandeur et chute d'une distillerie d'État
Officiellement fondée en 1918 dans la plaine de Caroni, au sud-est de Port of Spain (certaines chroniques évoquent une activité dès la fin du XIXe siècle), la distillerie avait une particularité rare : elle était adossée à sa propre sucrerie, et ne dépendait donc pas des mélasses importées. Rachetée par le géant sucrier britannique Tate & Lyle en 1936, elle passe progressivement sous le contrôle de l'État trinidadien, qui en prend la totalité en 1975 sous le nom de Caroni (1975) Limited.
Son fonds de commerce ? Les heavy rums, des rhums lourds, riches en esters et en congénères, dans la grande tradition anglaise que l'on retrouve aussi en Jamaïque. Ces rhums puissants n'étaient presque jamais embouteillés sous leur propre nom : ils partaient en vrac chez les assembleurs, notamment pour muscler les rhums de la Royal Navy, la fameuse ration quotidienne des marins britanniques.
« Caroni produisait un alcool lourd, complexe, très puissant, qui était vendu en vrac aux blenders pour les rhums de la British Navy. Une petite quantité de Caroni suffisait à changer le profil aromatique de l'assemblage ! » — Luca Gargano, patron de Velier, dans un entretien au blog de House of Grauer (2018)
Le déclin s'amorce dans les années 1970 : l'entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne rebat les cartes du marché du sucre, et l'entreprise d'État accumule les déficits. Le couperet tombe au tournant du millénaire. La sucrerie s'arrête en 2002 et la distillerie ferme définitivement dans la foulée, en 2002-2003 selon les sources. Environ 13 000 personnes travaillant dans la filière canne se retrouvent sans emploi, et le site est purement et simplement abandonné.
2004 : la découverte qui a fait naître un mythe
Le 9 décembre 2004, l'embouteilleur indépendant italien Luca Gargano (Velier) débarque à Trinidad avec le photographe Fredi Marcarini pour visiter les deux distilleries historiques de l'île. Dans les chais de Caroni, il tombe sur des milliers de fûts laissés sur place, dont les plus anciens remontent à 1974. Imaginez la scène. Le stock de la liquidation — près de 18 000 fûts selon les chroniques de la vente — est alors dispersé : une grande partie part chez Angostura, et Velier rafle d'abord une centaine de fûts des années 1982, 1983 et 1985, avant d'en racheter 1 388 supplémentaires entre 2006 et 2011.
Le choix de Gargano va faire école : embouteiller millésime par millésime, souvent à degré naturel, et surtout poursuivre le vieillissement sous climat tropical. D'abord à Trinidad, puis en partie au Guyana à partir de 2008, dans les chais de Demerara Distillers, dont nous vous racontions l'histoire singulière ici. Sous ces latitudes, l'évaporation est féroce : la « part des anges » a englouti une bonne partie du stock, certains fûts perdant plus de 80 % de leur contenu. La rareté était programmée.
L'épilogue a des airs de cérémonie. En 2019, les 136 derniers fûts disponibles sont dégustés par des groupes d'experts qui en sélectionnent 23 pour la cuvée « Caroni Paradise ». Le rhum restant a été transféré dans des bonbonnes de verre de 54 litres, où il ne vieillit plus. Les toutes dernières gouttes d'une distillerie morte.
Le goût Caroni — et le prix du mythe
Pourquoi un tel culte ? Parce que Caroni ne ressemble à rien d'autre. Ses rhums lourds développent des arômes que l'on n'attend pas dans un verre : goudron, pétrole, pneu chaud, fruits très mûrs, épices sombres. Un profil déroutant, presque industriel, que les amateurs de whiskies tourbés comprennent souvent au premier nez. Beaucoup d'embouteillages sortent bruts de fût, à des degrés élevés. Si l'exercice vous intrigue, notre guide du rhum brut de fût vous aidera à les apprivoiser.
Cette singularité, ajoutée à un stock fini qui ne sera jamais reconstitué, a fait flamber les prix. Des bouteilles sorties autour de 100 euros il y a quinze ans s'échangent aujourd'hui à plusieurs centaines, et les millésimes anciens dépassent allègrement les 3 000 euros. Début 2025, Luca Gargano confiait au Figaro Vin qu'il ne restait plus qu'une douzaine de fûts du Caroni original dans les stocks de La Maison & Velier.
Angostura et Caroni en un coup d'œil
| Angostura | Caroni | |
|---|---|---|
| Statut | En activité (seule distillerie de l'île) | Fermée en 2002-2003, site démantelé |
| Origine | Bitters créé en 1824, distillerie moderne en 1949 | Fondée officiellement en 1918 |
| Matière première | Mélasses importées d'Amérique du Sud | Mélasse de sa propre sucrerie (canne locale) |
| Style | Rhum léger de colonne (~96 %), rond et doux | Heavy rum riche en esters, notes de goudron et de pétrole |
| Où le trouver | Grande distribution et cavistes, prix accessibles | Enchères, collectionneurs, bars à rhum (au verre) |
Comment goûter Trinidad aujourd'hui sans se ruiner
Soyons honnêtes : une bouteille de Caroni n'est plus un achat raisonnable pour la plupart d'entre nous. La bonne nouvelle, c'est qu'il existe des chemins de traverse :
- Le verre plutôt que la bouteille. Les bons bars à rhum et certains cavistes proposent encore des Caroni à la dégustation au verre. C'est de loin la façon la plus sage de rencontrer le mythe, et croyez-moi, quelques centilitres suffisent à comprendre de quoi on parle.
- Les assemblages contenant du Trinidad. Plusieurs blends caribéens intègrent des rhums de Trinidad ; certains embouteilleurs indépendants proposent aussi des fûts uniques de Trinidad Distillers (la distillerie d'Angostura), à des prix bien plus doux.
- La gamme Angostura elle-même. Le 1919 ou le 1824 offrent une belle porte d'entrée sur le style rond et vanillé de l'île, parfaits aussi en cocktail ou sur un dessert. Attention simplement au dosage sucré de certaines cuvées.
Ce qui me touche dans l'histoire de Trinidad, c'est ce renversement : Caroni n'a jamais été une star de son vivant. Il aura fallu sa mort, un entrepôt oublié et l'obstination d'un passionné italien pour que l'île entre au panthéon du rhum. À déguster, si l'occasion se présente un jour, avec le respect dû aux fantômes, et toujours avec modération.
Sources : Velier — Caroni, a legendary rum ; Le Figaro Vin, janvier 2025 ; Dugas — Angostura ; Angostura — Our Story.