Pourquoi la Route du Rhum s'appelle ainsi : l'histoire d'une course née pour relancer le rhum
Par Olivia
Le 1er novembre 2026, 118 marins quitteront Saint-Malo pour la Guadeloupe. La course s'appelle la Route du Rhum pour deux raisons : son nom reprend celui d'une ancienne route de commerce, et elle est née d'un projet de producteurs de rhum antillais qui voulaient relancer leurs ventes. Voici l'histoire, et ce qu'elle dit du rhum de Guadeloupe.
Pourquoi la Route du Rhum porte ce nom
L'expression n'a pas été inventée par un publicitaire. Bien avant les trimarans, des navires de commerce rapportaient le rhum des Antilles vers les ports français, et Saint-Malo en faisait partie. La justice l'a même écrit noir sur blanc. Dans un arrêt du 8 octobre 2013, la Cour de cassation valide l'analyse des juges parisiens, pour qui « route du rhum » est « la référence historique et usuelle de l'itinéraire des navires de commerce acheminant du rhum des Antilles ».
La course emprunte donc cette vieille route marchande, mais à l'envers. Les cargaisons de rhum remontaient des Antilles vers la Bretagne ; les marins, eux, partent de Saint-Malo en plein automne et arrivent à Pointe-à-Pitre, en terre de canne. Pour remonter plus loin dans le temps, voyez notre article sur l'histoire du rhum.
1975 : un déjeuner à Paris et des ventes à relancer
L'idée de la course naît au printemps 1975, à table. Bernard Hass, secrétaire général du syndicat des producteurs de sucre et de rhum des Antilles, déjeune avec son ami Florent de Kersauson, frère cadet du navigateur Olivier de Kersauson. Hass a un problème : les ventes de rhum sont, selon Le Parisien, « en chute libre », et il cherche une idée de promotion qui tranche avec les campagnes de publicité classiques.
« Mais il faut faire une course à la voile, bien sûr, qui va vers les Antilles, à l'automne. »
C'est la réponse que le récit le plus souvent repris, notamment par l'encyclopédie Wikipédia, prête à Florent de Kersauson. La première édition ne partira que trois ans plus tard. Entre-temps, deux événements de 1976 pèsent sur le projet :
- L'éruption de la Soufrière, qui fait évacuer le sud de la Basse-Terre. Il faut redorer l'image de la Guadeloupe.
- La décision des organisateurs de la Transat anglaise de limiter la taille des bateaux à 56 pieds, environ 17 mètres.
Michel Etevenon, publicitaire parisien et homme de spectacle, répond à cette limitation. En décembre 1976, il annonce dans L'Équipe vouloir créer une grande transatlantique française, sans limite de taille. Il cherche un sponsor tout l'hiver, n'en trouve pas, et finit par rejoindre le projet des rhumiers. La société organisatrice, Promovoile, réunit autour de lui des exploitants de sucreries et de distilleries, et la marque « Route du Rhum » est déposée le 13 avril 1978.
Qui a vraiment eu l'idée ?
La question a fini au tribunal. Florent de Kersauson a revendiqué des droits d'auteur sur la course et sur son titre. La cour d'appel de Paris, en 2011, a jugé que la preuve n'en était pas rapportée, et la Cour de cassation a rejeté son pourvoi en 2013. Cela ne dit rien de sa bonne foi, seulement de ce qui a pu être prouvé devant les juges. En 2018, le directeur de l'épreuve, Mathieu Sarrot, résumait les choses ainsi dans Le Parisien : la Route du Rhum est « une idée originale du syndicat des rhumiers qui a monté le projet avec Michel Etevenon et l'UNCL », l'Union nationale pour la course au large. Dans toutes les versions, le rhum est là dès le départ.
1978 : 98 secondes d'écart et un marin qui ne revient pas
Le 5 novembre 1978, 38 solitaires s'élancent de Saint-Malo, monocoques et multicoques mélangés, sans distinction de classe.
Vingt-trois jours plus tard, le 28 novembre, la victoire semble promise au monocoque de 21 mètres de Michel Malinovsky, Kriter V. Juste avant la ligne, le Canadien Mike Birch le dépasse sur Olympus Photo, un trimaran jaune d'une douzaine de mètres. À l'arrivée, 98 secondes les séparent, après plus de trois semaines de mer.
Cette première édition est aussi celle d'un drame. Alain Colas envoie son dernier message radio le 16 novembre, au large des Açores. Ni lui ni son trimaran Manureva n'ont été retrouvés.
| Repère | Ce qu'il faut retenir |
|---|---|
| Création | 1978, projet des producteurs de rhum antillais monté avec Michel Etevenon |
| Parcours | Saint-Malo → Pointe-à-Pitre, en solitaire |
| Distance | 3 542 milles, soit environ 6 560 km |
| Fréquence | Tous les quatre ans |
| Premier vainqueur | Mike Birch (Olympus Photo), 23 j 6 h 59 min 35 s |
| Vainqueur en 2022 | Charles Caudrelier (Maxi Edmond de Rothschild), 6 j 19 h 47 min 25 s |
| Édition 2026 | 13e édition, départ le dimanche 1er novembre à 13 h 02, 118 inscrits |
Et le rhum, en 2026 ?
Depuis 2014, l'épreuve s'appelle Route du Rhum – Destination Guadeloupe, du nom de son partenaire titre, la Région Guadeloupe. Le rhum reste présent autour de la course.
La distillerie Bologne, installée à Basse-Terre sur les pentes de la Soufrière, est de nouveau fournisseur officiel de la course, comme en 2022. Sa directrice générale a indiqué à la radio RCI que la maison serait présente sur le village de départ, ouvert gratuitement à Saint-Malo du 20 octobre au 1er novembre, puis sur les villages installés en Guadeloupe.
La maison a aussi refait la route dans le sens des anciens navires de commerce. Avec l'embouteilleur malouin Armateurs de Rhum et le voilier-cargo Grain de Sail II, elle signe une cuvée de rhum agricole vieux distillé et élevé en Guadeloupe, puis transporté à la voile jusqu'à Saint-Malo. Le magazine Rumporter parle de trois fûts arrimés sur le pont ; la fiche de l'embouteilleur annonce 24 jours de mer, 1 200 bouteilles de 50 cl et un prix de 49,90 €. Nous ne l'avons pas goûtée, nous ne la noterons donc pas.
Le rhum de Guadeloupe, à l'arrivée de la course
Le projet de Bernard Hass visait à promouvoir le rhum des Antilles, et c'est en Guadeloupe que la course arrive. L'archipel n'a pas d'AOC comme la Martinique, mais une indication géographique protégée, et il produit les deux grandes familles : le rhum agricole, issu du pur jus de canne, et le rhum de sucrerie, distillé à partir de mélasse. Notre guide du rhum de la Guadeloupe détaille les distilleries une par une, et celui sur la différence entre agricole et traditionnel explique ce qui sépare les deux styles.
Deux références donnent une idée du style local :
- Le Bologne blanc à 50°, rhum agricole de la distillerie partenaire de la course, médaillé d'or au Concours général agricole 2026.
- Le Père Labat à 59°, rhum agricole de Marie-Galante.
Nous expliquons le service dans notre recette du ti-punch et dans le guide quel rhum pour un ti-punch. Quant au vieux lien entre les marins et le rhum, il est raconté dans notre article sur le grog, né dans la Royal Navy.
Un nom, deux explications
La Route du Rhum doit donc son nom à une vieille ligne de commerce et à une opération de promotion. Elle parcourt, en sens inverse, l'ancien trajet des navires qui ramenaient le rhum des Antilles vers Saint-Malo, et elle est née d'un projet de producteurs qui voulaient promouvoir leur rhum. Près de cinquante ans plus tard, l'arrivée se juge toujours devant Pointe-à-Pitre. L'abus d'alcool est dangereux pour la santé : à consommer avec modération.