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Le rhum de Sainte-Lucie : Chairman’s Reserve, les quatre alambics et les Forgotten Casks

Par Olivia

Le rhum de Sainte-Lucie : Chairman’s Reserve, les quatre alambics et les Forgotten Casks

Sainte-Lucie tient dans un mouchoir de poche : 617 km², deux pitons volcaniques plantés dans la mer des Caraïbes, et une seule distillerie pour tout le pays. C'est peu, et c'est précisément ce qui rend son rhum attachant. Derrière des noms que vous avez sans doute croisés en cave — Chairman's Reserve, Admiral Rodney, Bounty — se cache une maison qui aligne quatre alambics différents sous un même toit, fait venir sa mélasse du Guyana par bateau, et a décroché en 2025 la première indication géographique de son histoire. Embarquement pour la vallée de Roseau.

Une île, une seule distillerie

Tout le rhum de Sainte-Lucie sort du même endroit : Saint Lucia Distillers, installée dans la vallée de Roseau, sur la côte ouest de l'île. C'est l'unique distillerie du pays, et son histoire commence bien avant sa création officielle. En 1931, la famille Barnard bâtit une distillerie à Dennery, sur la côte atlantique. Puis, en 1972, les Barnard s'associent au groupe Geest et installent la production à Roseau Bay, au cœur de la vallée : Saint Lucia Distillers est née, et avec elle sa marque populaire, Bounty.

Depuis 2016, la maison appartient à un acteur que les amateurs français connaissent bien : le Groupe Bernard Hayot (GBH), le groupe martiniquais derrière Rhum Clément et Rhum J.M (Rumporter a raconté ce rachat en détail). Autrement dit, la même famille industrielle veille aujourd'hui sur l'agricole martiniquais et sur le rhum de mélasse lucien, deux écoles pourtant très différentes, comme on va le voir.

Pourquoi sa mélasse vient du Guyana

Première surprise pour qui imagine des champs de canne à perte de vue : Sainte-Lucie ne produit plus de sucre depuis les années 1960. La dernière sucrerie a fermé, les bananeraies ont remplacé la canne, et la distillerie a dû trouver sa matière première ailleurs. Aujourd'hui, l'essentiel de sa mélasse est importé du Guyana, ce voisin d'Amérique du Sud aux immenses plaines à canne. Débarquée dans la baie de Roseau, elle est pompée jusqu'aux cuves par une conduite de près de deux kilomètres qui longe la rivière Roseau.

Le rhum de Sainte-Lucie est donc, pour l'essentiel, un rhum de mélasse (dit « traditionnel »), cousin du Demerara guyanais plutôt que de l'agricole antillais. Avec une nuance : la distillerie cultive encore une poignée d'hectares de canne, bleue et verte, sur l'île même, de quoi produire un peu de rhum de pur jus. Un clin d'œil au terroir, plus qu'une production de masse.

Quatre alambics sous un même toit

C'est la vraie signature de la maison, et ce qui la rend singulière dans les Caraïbes. Là où la plupart des distilleries se contentent d'un seul type d'alambic, Saint Lucia Distillers en fait tourner quatre. De quoi composer huit distillats différents et assembler des rhums d'une belle complexité :

  • Une colonne Coffey (double colonne, en service depuis 1985) pour les rhums légers et fins, à la trame vive.
  • Le pot still John Dore n°1 (1 500 litres, 1998), qui distille aussi bien la mélasse que le pur jus de canne.
  • Le pot still Vendome (2 000 litres, 2003), un alambic hybride en cuivre, lui aussi polyvalent.
  • Le pot still John Dore n°2 (6 000 litres, 2004), tourné vers les rhums de mélasse plus corsés.

Cette palette, c'est ce qui permet à la maison de jouer sur tous les registres, du blanc léger au vieux profond, sans jamais sortir de la vallée de Roseau. Un laboratoire d'assemblage, fidèle au blend cher à son ancien patron.

Chairman's Reserve, Admiral Rodney, Bounty : qui est qui ?

Trois grands noms résument la production. Voici comment vous y retrouver.

Chairman's Reserve, le porte-drapeau

Chairman's Reserve est le rhum qui a fait connaître Sainte-Lucie aux amateurs du monde entier. Assemblé pour la première fois en 1999 par le patron de l'époque, Laurie Barnard (1945-2012, fils du fondateur de Dennery), c'est un mariage de rhums de colonne et de pot still, à la fois abordable et sérieux. L'Original offre un excellent rapport qualité-prix : comptez autour de 25 à 30 € les 70 cl (prix indicatif). Au-dessus, la cuvée 1931 (lancée en 2011 pour célébrer 80 ans de rhum sur l'île) vise les palais avertis, en éditions limitées.

Admiral Rodney, le vaisseau amiral

Plus confidentiel et plus âgé, Admiral Rodney est la gamme de prestige, issue à 100 % de la colonne. Son nom rend hommage à l'amiral britannique George Rodney, qui « brisa la ligne » de la flotte française lors de la bataille des Saintes, en 1782, au large de l'archipel. Un rhum de méditation, boisé et racé, à savourer en fin de repas.

Bounty et Denros, les enfants du pays

Enfin, Bounty, surnommé « the spirit of Saint Lucia », est le rhum du quotidien des Luciens : lancé en 1972, c'est de loin le plus vendu sur l'île. Avec le puissant Denros, il forme le socle populaire de la maison, indissociable de l'identité insulaire.

Les Forgotten Casks, un trésor né d'un incendie

C'est la plus belle histoire de la distillerie. En 2007, un incendie ravage une partie des installations. Pendant les travaux, le maître de chai Cyril Mangal doit caser ses fûts de vieillissement un peu partout, dans les recoins les plus improbables. Certains sont si bien rangés qu'on finit par les oublier. Retrouvés des années plus tard, ils renfermaient un rhum devenu trop vieux pour l'assemblage classique du Chairman's Reserve. Plutôt que de le noyer dans le blend, la maison choisit de l'embouteiller en cuvée distincte : les Forgotten Casks étaient nés, salués bien au-delà de l'île. Depuis, la distillerie réserve volontairement quelques fûts au vieillissement prolongé pour perpétuer l'édition.

La leçon de dégustation : un « accident » de vieillissement peut donner un très grand rhum. À Sainte-Lucie, le hasard et le climat tropical — qui accélère l'échange avec le bois et gonfle la part des anges — ont fait le reste.

2025 : le rhum de Sainte-Lucie décroche son indication géographique

Nouveauté importante pour l'île : en janvier 2025, « Saint Lucia Rum » a obtenu une indication géographique (IG), la toute première de l'histoire du pays (The Spirits Business). Elle couvre les marques maison (Chairman's Reserve, Admiral Rodney, Bounty, Denros) et fixe des règles de production : eau tirée de la rivière Roseau, vieillissement en fûts de bois uniquement, assemblage et vieillissement sur l'île. Dans un univers du rhum encore peu encadré, c'est un gage de sérieux, dans la lignée du débat sur les IG qui agite aussi la Barbade voisine.

Par où commencer ?

Si vous découvrez le rhum de Sainte-Lucie, le chemin est balisé :

  • Pour goûter sans se ruiner : le Chairman's Reserve Original. Un rapport plaisir-prix difficile à battre, aussi bien pur qu'en ti-punch bien relevé.
  • Pour une dégustation posée : un Chairman's Reserve 1931 ou les Forgotten Casks, plus profonds, sur le fruit confit et les épices douces.
  • Pour la grande occasion : un Admiral Rodney, à savourer pur, dans un verre tulipe.
RepèreLe rhum de Sainte-Lucie
DistillerieSaint Lucia Distillers (l'unique de l'île), vallée de Roseau
PropriétaireGroupe Bernard Hayot (GBH), depuis 2016
Matière premièreMélasse importée du Guyana (+ un peu de pur jus local)
Alambics4 : colonne Coffey + 2 pot stills John Dore + 1 Vendome
Marques pharesChairman's Reserve, Admiral Rodney, Bounty, Denros
StyleRhum de mélasse (traditionnel), assemblage colonne + pot still
Signe distinctifLes Forgotten Casks ; IG « Saint Lucia Rum » depuis 2025
Prix d'entréeChairman's Reserve Original, ≈ 25-30 € les 70 cl (indicatif)

Voilà tout le paradoxe de Sainte-Lucie : une île minuscule, sans industrie sucrière, mais capable de faire dialoguer quatre alambics pour signer certains des rhums les plus attachants des Caraïbes. Entre l'accessible Chairman's Reserve et le rare Admiral Rodney, il y a de quoi voyager longtemps. Pour prolonger la route, jetez un œil à notre guide sur le rhum de la Guadeloupe, ou reprenez la mer vers la Barbade, berceau historique du rhum. Et, comme toujours, à déguster avec modération.

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