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Le rhum de l’île Maurice : New Grove, Chamarel, Saint Aubin et la révolution du pur jus

Par Olivia

Le rhum de l’île Maurice : New Grove, Chamarel, Saint Aubin et la révolution du pur jus

Longtemps, l'île Maurice a fait du sucre et laissé le rhum aux autres. Puis, au début des années 2000, la loi mauricienne a enfin ouvert la voie au rhum de pur jus de canne. Vingt ans plus tard, l'île de l'océan Indien s'est fait une place sur la carte des origines qui comptent, avec des maisons comme New Grove, Chamarel, Labourdonnais ou Saint Aubin. Dixième escale de notre tour du monde des rhums, entre champs de canne et vanille Bourbon.

Une île à sucre avant d'être une île à rhum

La canne précède le rhum de très loin à Maurice. Ce sont les Hollandais qui l'introduisent en 1639, depuis Java, sous le gouverneur Adriaan Van der Stel ; les chroniques locales racontent qu'ils en tiraient déjà une eau-de-vie rustique, l'arak. L'aventure sérieuse commence toutefois sous l'ère française : d'après l'historique retracé par Rumporter, la canne est travaillée dès les années 1740 sur le domaine de La Villebague, à Pamplemousses, à l'époque où Mahé de La Bourdonnais développe l'île, et une première distillerie de rhum voit le jour dans la foulée.

Pendant plus de deux siècles, pourtant, le sucre reste roi. La canne couvre l'essentiel des terres agricoles, les familles sucrières structurent l'économie (les frères Harel fondent leur groupe en rachetant le domaine de Belle Vue dès 1838), et le rhum demeure un sous-produit : une eau-de-vie de mélasse, consommée localement, loin des standards des Antilles. Si vous avez suivi nos escales précédentes, le schéma vous rappellera Cuba ou la Jamaïque : le rhum naît presque toujours dans l'ombre des sucreries.

Le tournant des années 2000 : le pur jus enfin autorisé

Le vrai tournant est réglementaire, et il est récent. Longtemps, la législation mauricienne a réservé le jus de canne à la production de sucre : impossible, donc, de distiller du « vesou » frais comme en Martinique. Le verrou saute en 2003, quand un amendement à l'Excise Act introduit la définition légale du « rhum agricole » obtenu exclusivement du jus de canne — Saint Aubin lance sa micro-distillerie de pur jus la même année. La presse spécialisée, comme Rumporter, date souvent la libéralisation « de 2006 » : c'est l'année où le mouvement change d'échelle, au moment où l'industrie sucrière mauricienne, fragilisée par la réforme du régime sucrier européen, cherche à diversifier ses débouchés.

Les effets sont rapides. La distillerie de Labourdonnais est construite en 2006 sur un domaine fondé en 1774 ; la Rhumerie de Chamarel sort de terre en 2008 sur les hauteurs du sud-ouest ; Saint Aubin, domaine du sud dont la maison coloniale date de 1819, avait ouvert le bal dès 2003. En quelques années, Maurice se dote d'une scène « agricole » là où il n'y avait que de la mélasse.

Mélasse ou pur jus : le double visage du rhum mauricien

Aujourd'hui, les deux familles coexistent, et c'est ce qui rend l'origine si intéressante à déguster. D'un côté, les rhums de mélasse, héritiers de la tradition sucrière, souvent distillés en colonne et élevés en fût : c'est le terrain de New Grove. De l'autre, les rhums de pur jus de canne, pressés et fermentés frais, aux arômes plus végétaux et floraux : Chamarel, Labourdonnais et Saint Aubin en ont fait leur signature. Pour bien situer les deux styles, notre guide rhum agricole ou traditionnel pose les repères.

Attention au vocabulaire sur les étiquettes européennes : en vertu du règlement (UE) 2019/787, la dénomination « rhum agricole » y est réservée aux indications géographiques des départements d'outre-mer français et de Madère. Un rhum mauricien de pur jus, aussi « agricole » soit-il dans la méthode, est donc simplement vendu comme « rhum » dans l'UE — les producteurs ajoutent « pur jus de canne » sur l'étiquette à titre descriptif.

Les grandes maisons à connaître

Grays / New Grove, la puissance du nord

Au nord de l'île, sur les plaines du groupe Terra (ex-Harel Frères, rebaptisé en 2012), Grays Distilling est l'héritière de l'ancienne Mauritius OK Distillery, entièrement rachetée en 1969. C'est le poids lourd du rhum mauricien : environ 6 000 hectares de canne, une colonne Coffey de 20 plateaux couplée à une colonne de rectification, et une capacité de l'ordre de 7 millions de litres d'alcool pur par an, selon les chiffres détaillés par Rumporter. La marque New Grove, créée en 2003 avec le premier chai de vieillissement moderne de l'île, travaille la mélasse maison (fournie par la sucrerie sœur Terra Milling) dans un style sec et structuré, primé à l'international. Le groupe décline aussi un pur jus (Mauricia) et des marques plus légères comme Lazy Dodo.

Chamarel, le pur jus des hauteurs

Dans le sud-ouest, à environ 300 mètres d'altitude, la Rhumerie de Chamarel est née en 2008 avec un parti pris rare : ne distiller que la canne de son propre domaine, récoltée et pressée sur place. La distillation combine colonne de type Barbet et alambics de cuivre, la bagasse alimente la chaudière, et la gamme va du blanc de dégustation aux vieux élevés en fût de chêne. Pour un amateur de passage, c'est l'arrêt qui justifie à lui seul le détour par les hauteurs.

Labourdonnais, le château du nord

Sur le domaine du Château de Labourdonnais, planté en vergers et en canne depuis 1774, la distillerie de 2006 produit entre 200 000 et 300 000 litres de rhum de pur jus par an, distillé à 89 % sur colonne — des chiffres détaillés par son maître de chai dans l'interview à Rumporter citée plus haut. Fermentations courtes (35 à 40 heures), cannes jaune et rouge, et une politique de fûts très joueuse : ex-bourbon, ex-cognac, ex-porto, ex-armagnac. Une maison discrète qui monte.

Saint Aubin, la tradition du sud

Enfin, près de Rivière des Anguilles, dans le sud de l'île, le domaine de Saint Aubin cultive la canne et la vanille Bourbon. Sa gamme « 1819 », du nom de l'année de la maison coloniale, est élaborée à partir du jus de première presse — le « fangourin » créole — distillé en colonne de cuivre ou en alambic traditionnel selon les cuvées. Sa spécialité la plus connue reste sa version à la vanille du domaine — un « rhum vanille » au sens courant, vendu dans l'UE sous la dénomination de boisson spiritueuse à base de rhum — grand classique des valises de retour de voyage.

MaisonDepuisMatière premièreÀ retenir
New Grove (Grays)2003 (distillerie héritée de 1969)MélasseLe poids lourd : colonne Coffey, grands vieux, style sec
Chamarel2008Pur jus (domaine unique)Colonne Barbet + alambics cuivre, la plus belle visite
Labourdonnais2006Pur jus200-300 000 L/an, élevages en fûts variés
Saint AubinDomaine 1819, pur jus dès 2003Pur jus (« fangourin »)Pionnier du pur jus sur l'île, spécialité vanille

Le goût mauricien : vanille, fruits et fûts voyageurs

Existe-t-il un style mauricien ? D'une maison à l'autre, on retrouve des rhums ronds sans être lourds : les mélasses vieillies de New Grove jouent le boisé sec et les épices douces, quand les pur jus de Chamarel, Labourdonnais ou Saint Aubin misent sur des notes plus fraîches, végétales et florales que leurs cousins antillais. Le climat tropical joue à plein : chez Grays, la part des anges avoisine 8 % par an, un rythme d'évaporation qui fait vieillir les fûts bien plus vite qu'en Écosse. Un « 8 ans » mauricien a donc déjà beaucoup vécu ; notre dossier sur l'âge du rhum explique pourquoi un chiffre d'âge ne se compare pas d'un climat à l'autre.

L'île assume aussi sa culture de l'aromatisation, des versions à la vanille aux arrangés de fruits. Rien d'illégitime là-dedans, mais gardez le réflexe de lire l'étiquette pour distinguer un rhum vieux « nature » d'un rhum aromatisé ou édulcoré ; notre guide sur le sucre ajouté dans le rhum vous donne les bons repères.

Visiter les distilleries : le rhum, côté voyage

Maurice est sans doute l'une des destinations où le tourisme du rhum est le plus abouti. Chamarel se visite des champs de canne aux chais, dégustation comprise ; le domaine de Saint Aubin ajoute la plantation de vanille et la table créole ; le Château de Labourdonnais fait visiter ses vergers avant une dégustation des rhums du domaine ; et à Beau Plan, l'ancienne sucrerie transformée en musée L'Aventure du Sucre raconte trois siècles d'histoire sucrière, à deux pas des chais de New Grove. Si vous préparez un voyage, notre route des rhums vous aidera à composer l'itinéraire.

Comment choisir votre rhum mauricien

Pour découvrir l'origine, le plus simple est de jouer le contraste : un New Grove vieilli pour la tradition mélasse, face à un Chamarel ou un Labourdonnais de pur jus pour la fraîcheur végétale. Les amateurs de douceurs iront vers la vanille de Saint Aubin, en gardant en tête qu'on est alors sur un profil aromatisé, à réserver aux fins de repas ou aux cocktails. Et comme toujours avec les belles bouteilles : prenez le temps de la dégustation. L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

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