Le rhum de Colombie : Ron Medellín, Viejo de Caldas et le monopole des départements
Par Olivia
Ron Viejo de Caldas, Ron Medellín, La Hechicera, Dictador : derrière ces noms, le rhum colombien obéit à un cadre départemental et à des mentions de vieillissement qu'il vaut mieux connaître. Là-bas, il est d'abord une affaire de départements, qui peuvent en faire une source de recettes publiques. Voici l'escale colombienne de notre tour du monde du rhum : qui le produit, ce que disent vraiment les étiquettes, et pourquoi une marque « colombienne » ne distille pas forcément en Colombie.
Un rhum d'État : le monopole des départements
En Colombie, chaque département peut exercer un monopole public sur la production et l'introduction des alcools distillés. La loi 1816 de 2016 le définit comme la faculté exclusive de l'État d'exploiter, « directement ou par l'intermédiaire de tiers », la production et l'introduction des liqueurs distillées. Son but est assumé : réserver aux départements une source de revenus. C'est l'assemblée départementale qui décide d'exercer ou non ce monopole ; à défaut, ces alcools relèvent d'un simple régime d'impôt sur la consommation. L'article 336 de la Constitution de 1991 destine « de préférence » ces recettes à la santé et à l'éducation.
Là où le monopole s'applique, le département peut avoir sa propre fabrique, et une marque venue d'ailleurs doit obtenir un permis d'introduction délivré par le gouverneur, valable dix ans et renouvelable. La loi de 2016 impose que les alcools nationaux et importés, publics ou privés, reçoivent le même traitement, sans quota ni prix minimum. Elle n'a pas pour autant ouvert la distillation à tout le monde : les tiers produisent dans le cadre de contrats passés avec le département, pour cinq à dix ans.
Les grandes maisons publiques
Ron Viejo de Caldas, leader revendiqué
La marque phare vient du département de Caldas. Sa formule est attribuée à un technicien cubain, Ramón Badía, en 1928. La marque gagne ensuite d'autres départements à partir de 1944. Son producteur actuel, l'Industria Licorera de Caldas (ILC), a été érigé en entité autonome par une ordonnance du 10 juin 1943, rappelait la presse locale lors de ses 80 ans. En août 2024, l'ILC revendiquait 72 % du marché colombien du rhum selon des données Nielsen, rapportait El Colombiano, tout en notant que la catégorie rhum reculait par rapport à 2023.
Ron Medellín, le rival d'Antioquia
À Medellín, la Fábrica de Licores y Alcoholes de Antioquia (FLA) est née le 1er janvier 1920. Selon l'histoire racontée par la maison, elle se lance dans le rhum en 1946, sur une idée de David Cadavid Gónima, et le baptise du nom de la ville. Le blogueur spécialisé Rum Revelations, dans son enquête publiée en 2019 et mise à jour en 2023, y décrit une production entièrement en colonne, avec une colonne de 26 mètres et quelque 165 000 fûts en chai.
Les autres départements
D'autres départements ont leur fabrique. Dans le Valle del Cauca, l'Industria de Licores del Valle, entreprise publique créée par une ordonnance de 1945, commercialise par exemple le Ron Marqués del Valle.
| Marque | Producteur | Département | Repère daté |
|---|---|---|---|
| Ron Viejo de Caldas | Industria Licorera de Caldas (publique) | Caldas | Formule de 1928 ; 72 % du marché du rhum selon l'ILC (Nielsen, chiffre d'août 2024) |
| Ron Medellín | Fábrica de Licores y Alcoholes de Antioquia (publique) | Antioquia | FLA créée en 1920 ; rhum depuis 1946 selon la maison |
| La Hechicera | Casa Santana (privée, accord de prise de majorité par Pernod Ricard annoncé en 2021) | Atlántico (Barranquilla) | Lancée en 2012 |
| Parce | Marque privée | Quindío (Armenia) | Assemblage et embouteillage à Armenia, distillat de Pesé (Panama), selon Rum Revelations |
| Dictador | Destilería Colombiana (privée, selon la marque) | Bolívar (Carthagène) | Histoire familiale et distillerie datées de 1913, selon la marque |
Ce que disent (et ne disent pas) les étiquettes
Le cadre technique tient dans le décret 1686 de 2012. Il définit le rhum comme un distillat de moûts fermentés de jus de canne, de ses dérivés ou de ses sous-produits, vieilli en tout ou en partie, titrant entre 35 et 54 %. Un rhum colombien à 35 % est donc réglementaire là-bas, alors que le règlement européen 2019/787 exige au moins 37,5 % pour l'appellation « rhum ». En 2019, Rum Revelations notait que les rhums colombiens qu'il goûtait tournaient typiquement autour de 35 %.
Le même décret fixe des mentions de vieillissement à ne pas lire avec des réflexes français :
- Ron blanco : au moins six mois de vieillissement ;
- Ron viejo : au moins un an ;
- Ron añejo : au moins trois ans ;
- Ron extraviejo : au moins cinq ans.
En Colombie, un « viejo » (vieux) peut donc être plus jeune qu'un « añejo ». Ce sont des minimums par catégorie : un nom de marque comme Viejo de Caldas n'indique pas l'âge d'une bouteille donnée.
Pour les assemblages, la règle rejoint celle de l'Union européenne : l'âge déclaré doit être celui du rhum le plus jeune. Le décret autorise aussi à adoucir le rhum avec du sucre ou un autre édulcorant naturel permis, et à corriger la couleur, uniquement au caramel. Rien n'oblige à sucrer, mais rien ne l'interdit. Pour aller plus loin, voyez notre guide sur l'âge du rhum et celui sur le sucre ajouté.
La « guerre » des chiffres entre Antioquia et Caldas
Ces règles ont nourri un conflit très colombien. Le 21 décembre 2023, Caracol Radio et Portafolio rapportaient que la FLA avait demandé à la Superintendance de l'industrie et du commerce (SIC) de suspendre la vente de trois références de Ron Viejo de Caldas : le 15 Gran Reserva Especial, le 5 Secretos Juan de la Cruz et le 8 Atributos Carta de Oro. Son argument, selon Caracol Radio : ces chiffres laisseraient croire à 15, 5 et 8 ans d'âge. Caracol cite la description du fabricant pour le « 15 », un assemblage de rhums de 8 à 17 ans. Il s'agit d'une demande d'une entreprise concurrente ; nous n'avons pas trouvé de décision publiée de la SIC sur ce dossier. Retenez surtout le réflexe : sur une étiquette, un chiffre n'est pas forcément un compte d'âge.
Marque colombienne ne veut pas dire distillé en Colombie
À côté des maisons publiques existent des marques privées. Pour certaines, le lieu d'implantation et l'origine du distillat ne coïncident pas toujours. Mieux vaut regarder chaque cas séparément.
- La Hechicera (Barranquilla) a été lancée en 2012 par Miguel et Laura Riascos, issus d'une famille du métier, et leur amie Martamaria Carrillo. En 2021, Pernod Ricard a annoncé un accord pour en prendre la majorité. Le groupe présente sa Reserva Familiar comme un assemblage sans sucre ajouté, vieilli en ex-fûts de bourbon. Miguel Riascos l'a dit sans détour au Difford's Guide : « nous ne distillons pas à Barranquilla ». Il citait alors des fournisseurs à Trinité, en République dominicaine et au Panama. Dans l'entretien cité par Rum Revelations (article de 2019, mis à jour en 2023), il déclare s'approvisionner en distillats non vieillis auprès de distilleries partenaires du Valle del Cauca, en Colombie, puis vieillir à Barranquilla. L'approvisionnement de la marque a donc pu varier.
- Parce est assemblé et embouteillé à Armenia, dans le Quindío, à partir d'un distillat de colonne venu de Pesé, au Panama, d'après l'enquête de Rum Revelations. Pesé est aussi le village de Ron Abuelo, que nous racontons dans notre guide du rhum du Panama.
- Dictador revendique une histoire familiale et une distillerie à Carthagène depuis 1913. Nous n'avons pas établi ici l'origine de distillation de ses différentes cuvées. Nous avons décortiqué son « 20 ans » dans notre avis sur le Dictador 20.
Acheter des distillats pour les assembler et les vieillir est une pratique déclarée par certaines marques. Elle invite simplement à distinguer, sur une bouteille, le pays de la marque et celui de la distillation.
Quel style attendre ?
Le décret admet le jus de canne, ses dérivés et ses sous-produits : il n'impose donc pas un style unique. Les productions documentées ici penchent vers la colonne : production « entièrement en colonne » à la FLA selon Rum Revelations, distillats de mélasse en distillation continue recherchés par La Hechicera selon son cofondateur. Si vous aimez comparer les origines, notre guide du rhum du Venezuela voisin complète le tableau. Sur place, le rhum n'est d'ailleurs pas la boisson reine : lors de ses séjours, l'auteur de Rum Revelations observe une préférence pour l'aguardiente anisé et le whisky.
Devant une bouteille colombienne, posez trois questions : qui l'a distillée, assemblée et embouteillée, que signifie le chiffre de l'étiquette, et quel est son degré.
Pour aller plus loin, notre guide pour lire une étiquette de rhum vous aidera à démêler mentions d'âge, degrés et ajouts. Et si vous comparez avec un voisin hispanique bien documenté, l'avis sur le Ron Abuelo 7 Años explique comment se lit un « 7 Años » panaméen.