Le rhum de la République dominicaine : Brugal, Barceló, Bermúdez et la DO « Ron Dominicano »
Par Olivia
Sur l'île d'Hispaniola, la canne à sucre a débarqué avec les caravelles de Colomb. Cinq siècles plus tard, la République dominicaine est devenue l'une des grandes patries du rhum de tradition hispanique : des rons souvent ronds et accessibles, portés par trois maisons souvent regroupées sous le surnom des « tres B », Bermúdez, Brugal et Barceló. Depuis 2021, une appellation d'origine protège même le nom « Ron Dominicano ». Embarquement pour une nouvelle escale de notre tour du monde du rhum.
Une histoire qui commence avec la canne de Colomb
Peu de terroirs peuvent revendiquer une telle profondeur historique. C'est lors de son second voyage, en 1493, que Christophe Colomb introduit la canne à sucre à Hispaniola, l'île que se partagent aujourd'hui la République dominicaine et Haïti. Les premières récoltes suivent au début du XVIe siècle, et les premiers moulins à sucre du Nouveau Monde tournent autour de Santo Domingo dès les années 1510-1520. La matière première du rhum est là depuis le tout début de l'aventure coloniale, bien avant que quiconque songe à la distiller sérieusement.
Le rhum dominicain moderne, lui, naît au XIXe siècle à Santiago de los Caballeros. En 1852, Erasmo Bermúdez y commercialise l'« Amargo Panacea », une préparation alcoolisée présentée à l'époque comme un remède, que les Dominicains adoptent rapidement en apéritif. La maison qui en découle, J. Armando Bermúdez & Co., est aujourd'hui considérée comme la plus ancienne maison de rhum du pays. Si vous avez lu notre guide sur le rhum d'Haïti, vous connaissez déjà l'autre moitié de l'île : même canne, mais deux philosophies radicalement différentes, le pur jus haïtien face à la mélasse dominicaine.
Les « tres B » : trois familles, trois villes, un pays
Bermúdez (1852), le pionnier de Santiago
Restée familiale depuis sa fondation, Bermúdez est la doyenne. C'est à elle que les Dominicains attribuent la formule fondatrice du ron dominicano : un rhum de mélasse léger, distillé en colonne, patiemment arrondi en fût de chêne. Ses gammes restent surtout distribuées sur le marché intérieur ; si vous passez par Santiago, c'est le souvenir que rapportent les amateurs.
Brugal (1888), le géant sec de Puerto Plata
Andrés Brugal Montaner, Catalan de Sitges passé par Santiago de Cuba où il apprend le métier, fonde Brugal & Co. en 1888 sur la côte nord, à Puerto Plata. La maison est restée aux mains de la famille jusqu'en février 2008, quand le groupe écossais Edrington (Macallan, Highland Park) en a acquis un peu plus de 61 %. Le savoir-faire, lui, n'a pas quitté la lignée : les assemblages sont toujours signés par les maestros roneros de la famille, dont Jassil Villanueva Quintana, arrière-arrière-petite-fille du fondateur et première femme à intégrer ce cercle, maestra ronera depuis 2010.
Brugal distille à San Pedro de Macorís et vieillit ses rhums à Puerto Plata, face à l'Atlantique. Son style tranche avec l'image sucrée des rons hispaniques : la maison revendique un profil sec, et les relevés amateurs vont dans ce sens. Une mesure répertoriée par la liste de sucre de Rum Revelations estime l'Extra Viejo autour de 7 g/L, un niveau bas pour la catégorie. Le Brugal 1888, double vieillissement en ex-bourbon puis ex-xérès, est une belle porte d'entrée vers le haut de gamme dominicain.
Barceló (1930), l'ambassadeur au pur jus de canne
Originaire de Majorque, Julián Barceló arrive en République dominicaine en 1929 et fonde Barceló & Co. en 1930, épaulé aux débuts par son frère Andrés. L'ouragan San Zenón détruit leur premier outil de production dès septembre 1930 ; Julián reconstruit, écoule ses bouteilles à travers l'île au volant d'une Ford T, puis installe après-guerre la production près de San Pedro de Macorís, au cœur des plantations de canne. En 1980, la maison lance son porte-drapeau, le Barceló Imperial, devenu l'un des rhums dominicains les plus connus au monde.
Barceló cultive deux singularités. La première : la marque élabore aujourd'hui ses rhums à partir de jus de canne fermenté et distillé, via la distillerie Alcoholes Finos Dominicanos, une rareté dans la tradition hispanique, historiquement fidèle à la mélasse. Ne vous attendez pas pour autant à un profil de rhum agricole : distillation légère et long vieillissement gardent le style rond de la maison. La seconde : Barceló se présente comme la première marque de rhum au monde certifiée neutre en carbone. Propriété du groupe espagnol Varma depuis 2000, elle reste la marque dominicaine la plus exportée, présente dans plus de 50 pays selon ses propres chiffres.
| Maison | Fondation | Fief | Signature |
|---|---|---|---|
| Bermúdez | 1852 | Santiago de los Caballeros | La plus ancienne, restée familiale, surtout locale |
| Brugal | 1888 | Puerto Plata | Profil sec, maestros roneros familiaux, Edrington majoritaire depuis 2008 |
| Barceló | 1930 | Santo Domingo / San Pedro de Macorís | Jus de canne, Imperial (1980), largement exportée (groupe Varma) |
« Ron Dominicano » : une appellation d'origine depuis 2021
Comme Cuba avec sa DOP ou le Venezuela avec sa DOC, la République dominicaine a verrouillé son nom. Le 29 novembre 2021, l'Office national de la propriété industrielle (ONAPI) a accordé la dénomination d'origine « Ron Dominicano », aboutissement d'environ huit ans de démarches menées par l'ADOPRON, l'association des producteurs de rhum du pays.
Le socle technique s'appuie sur la norme dominicaine NORDOM 477. Pour s'appeler ron dominicano, un rhum doit :
- provenir exclusivement de canne à sucre dominicaine (jus, sirops ou mélasses) ;
- être fermenté, distillé, vieilli et embouteillé dans le pays ;
- passer au minimum 12 mois en fût de chêne ;
- être certifié par l'Institut dominicain de la qualité (Indocal).
Ce vieillissement obligatoire d'un an minimum pour tout rhum vendu sous ce nom est une particularité forte : même un « blanc » dominicain destiné au marché local a en principe vu du bois. Si les logiques d'appellation vous intéressent, notre guide sur le rhum du Venezuela et sa DOC raconte la démarche jumelle menée à Caracas.
Le style dominicain : rond, léger... et à décoder
Le ron dominicano appartient à la même famille que le ron cubain : mélasse (sauf l'exception Barceló), distillation en colonne vers des alcools légers, vieillissement en fûts de chêne américain, assemblage. Le résultat vise la douceur et l'accessibilité : vanille, caramel, fruits secs, tanins discrets. Un profil qui explique, en partie, la place que ces bouteilles occupent dans les rayons français.
Deux repères pour acheter en connaissance de cause. D'abord le degré : beaucoup de références emblématiques titrent 37,5 ou 38 % vol., là où une AOC comme la Martinique impose 40 % minimum ; rien d'illégal, mais la perception en bouche s'en trouve allégée, la rondeur dépendant aussi de l'assemblage, du vieillissement et d'un éventuel dosage. Ensuite le sucre : la pratique de l'édulcoration varie fortement d'une maison à l'autre. Des tests à l'hydromètre publiés par des amateurs relèvent sur le Barceló Imperial un écart de densité compatible avec un dosage ; la méthode reste une estimation indirecte, pas une analyse de laboratoire. Brugal, elle, joue la carte du sec. Nous avons consacré un guide entier au sucre ajouté dans le rhum : les réflexes qu'il donne s'appliquent parfaitement ici.
« Exportamos aproximadamente 400 millones de dólares al año y llegamos a unos 72 países. » Circe Almánzar, porte-parole de l'ADOPRON, juin 2026.
Le rhum est ici une affaire nationale : environ 400 millions de dollars par an vers 72 pays, avance ainsi l'ADOPRON. Le périmètre de cette estimation n'est pas détaillé : l'agence officielle ProDominicana a comptabilisé, elle, 116,3 millions de dollars d'exportations de rhum en 2025, avec l'Espagne et les États-Unis en tête des marchés. Quelle que soit la mesure, la trajectoire monte. En France, Barceló et Brugal sont disponibles dans de nombreuses enseignes.
Matusalem et l'héritage cubain
Impossible de raconter le rhum dominicain sans évoquer les maisons venues de Cuba. La plus célèbre est Matusalem, qui fait remonter ses origines à 1872 et à la distillerie de Pablo Nonell à Santiago de Cuba, reprise en 1888 par ses neveux Enrique et Benjamin Camp ; la maison y a bâti sa réputation sur le principe de la solera hérité des bodegas espagnoles. Partie en exil après la révolution cubaine, la marque a établi sa production en République dominicaine, de façon pérenne depuis 2016. Son Gran Reserva 23 illustre bien la méthode : le chiffre renvoie à une solera, pas à un âge minimal garanti. Pour comprendre la nuance, relisez notre décryptage de ce que les chiffres d'âge veulent vraiment dire.
Quel rhum dominicain choisir ?
- Pour découvrir le style : un Barceló Imperial, rond et démonstratif, le plus souvent servi pur en fin de repas.
- Pour un profil plus sec : un Brugal Extra Viejo ou le 1888, qui rapprochent le ron dominicano du registre des whiskys.
- Pour explorer la solera : un Matusalem Gran Reserva 23, en gardant en tête ce que le chiffre signifie.
- En cocktail : les blancs et ambrés dominicains sont couramment employés en Cuba libre ou en daiquiri, où leur souplesse fait merveille.
Pour trancher le duel que tout le monde nous demande : Brugal se distingue généralement par un profil plus sec et boisé, Barceló par un style plus rond et souple. Le degré et les informations disponibles sur le dosage font ensuite la différence entre les cuvées.
Et si vous hésitez encore entre les grandes familles de rhum, notre comparatif rhum agricole ou traditionnel vous aidera à situer le style dominicain sur la carte.
Prochaine escale de notre tour du monde ? La canne ne manque pas de terres. D'ici là, prenez le temps de comparer les styles, comme on visite l'île : sans se presser. L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
Sources : ONAPI (29/11/2021), El Día (29/06/2026), Brugal, Ron Barceló, Rum Revelations.